Le réel et ses déformations

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N°38 - Spécial 10 ans de croissance personnelle... et spirituelle



Le réel et ses déformations

Le couple Shiva - Shakti

Etre en contact direct avec la réalité sans y superposer la moindre coloration, la moindre qualification, comme un petit enfant pour qui tout ce qui l’entoure est nouveau et qui découvre l’univers des choses et des êtres avec des sensations neuves, reconnaissons que nous en avons perdu la fraîcheur, l’instantanéité. A cette spontanéité va généralement succéder, non la sagesse de l’expérience, mais une habitude désabusée de sensations émoussées, de perceptions perverties par les interprétations qu’on en fait ou les projections du passé avec, naturellement, les émotions qui y sont jointes.

Le réel se déforme alors, se double de ce qu’on y plaque. Il se perçoit à travers l’écran de nos convictions, de nos préjugés, des habitudes mentales ancrées depuis l’enfance, conséquences de l’éducation et de la tradition familiale.

Quelles que soient les causes de ses déformations, le réel demeure inébranlablement lui-même, un défilé permanent de situations diverses, d’instants uniques qui ne peuvent être autres que ce qu’ils sont.

Ces moments, ces situations qui se succèdent viennent frapper notre être, provoquent des sensations, des perceptions pures, simples - répétons-le - comme celles du tout petit enfant encore incapable de formuler des jugements. Il perçoit ce qui est, tel que c’est. La pensée ne tarde pas cependant à occuper les lieux, avec les noms et les étiquettes qu’on lui apprend à poser sur les objets qui l’entourent ainsi que sur les différentes parties de son visage. C’est inévitable… et nécessaire afin que l’enfant puisse se comporter sainement et intelligemment dans la société où il devra vivre et fonctionner. Il n’empêche que prend fin la pureté de ses perceptions. De plus, en grandissant et au fur et à mesure de ses expériences, se formera une mémoire de ce qu’il aura vécu (agréable ou désagréable) qui viendra colorer ses perceptions d’adulte.

Ainsi se pollue le contact avec le réel.

Prenons un exemple tout simple : supposons que l’adulte que nous sommes regarde un jardin et se dise : “Il est beaucoup moins beau que celui de ma tante où je jouais enfant”. Voici alors qu’apparaissent jugement et comparaison. Du coup, la perception pure du jardin d’aujourd’hui est immédiatement pervertie. Elle se double du souvenir - peut-être magnifié - d’un endroit où, en tant que petit enfant, nous étions heureux de vivre. Ce souvenir bienfaisant diminue d’autant l’appréciation du jardin actuel qui a sans doute son propre charme.

L’intégrité de la perception se perd. Elle s’encombre d’une comparaison inutile mais dont nous avons pris la néfaste habitude.

C’est le propre du mental que de juger et de comparer.

De plus, sur un jardin unique, celui qui s’étend sous nos yeux, se plaque un second spécimen de jardin, l’ancien, qui a notre faveur, qui nous plaisait. Ainsi se crée un second, mettant en œuvre, sur l’instant, la dualité. Dualité dans laquelle nous vivons, pensons, jugeons, et qui stoppe, bien sûr, le chemin vers la non-dualité - advaita - but de la tradition hindoue du vedanta et de ses maîtres. Tel est le fonctionnement habituel du mental.

Y a-t-il un moyen, si c’est notre but, d’échapper à ce fonctionnement stéréotypé des jugements et des comparaisons pour tenter d’aller en direction opposée vers l’unité et de demeurer dans la pure intégrité de la perception ? Inutile d’en cacher la difficulté. Inutile aussi de penser que ce processus nous rendra indifférent ou stupide. Le sage dont l’être repose dans la non-dualité ne sera jamais, bien que détaché, indifférent vis-à-vis d’autrui. Il saura également, par exemple au marché, discerner les fruits sains de ceux gâtés ou pas suffisamment mûrs.

Chacun de nous a sans doute, au cours de l’une de ses journées, connu un instant fugitif de perception pure où, dans un soudain éclair de lucidité, la réalité se révèle dans sa vérité nue, sans aucun jugement ou appréciation. Que ce soit le choc de paroles essentielles ou inattendues ou bien devant la beauté frappante de la nature - coucher de soleil, reflet de lune sur un lac ou toute autre vision marquante. Ces instants ne durent guère en général. Dès que nous disons ou pensons : “Que c’est beau !”, juste par cette qualification, le mental a repris sa toute puissance.

Si l’on souhaite affronter le réel ou si l’on suit un chemin vers l’unicité, l’essentiel sera d’essayer, d’instant en instant, cette approche directe, dénuée de concepts, d’attraction et de répulsion et, bien sûr, d’émotions, en s’efforçant parallèlement de débusquer les voiles qui cachent le réel et nos empêchements personnels, tels projection de notre passé, souvenirs traumatisants, a priori, ou conviction très enracinée en nous.

La perception du réel dans son intégrité va de pair avec l’acceptation de ce qui est tel que c’est. Si l’acquiescement est véritable, total, il peut donner naissance – ne serait-ce que pour un temps – d’abord à la création d’une inconditionnelle adaptation à ce que l’on rencontre : sombre tempête ou arc-en-ciel radieux. Si, par la suite, on persiste à s’exercer à ce contact direct et à l’acceptation des faits, pourra naître l’ébauche d’une vision non duelle et d’un sentiment d’unité.

Lequel ne peut être provoqué artificiellement mais qui peut survenir spontanément au cours d’une pratique intensive de ces deux pôles d’activité vigilante : l’acceptation et le dépouillement des jugements catégoriques et des comparaisons répétitives.

Ce sentiment d’unité, chaque être humain essaie de le vivre dans l’amour et dans la sexualité, un acte où deux êtres s’attirent, se complètent et s’unissent dans un même désir, dans un même plaisir.

En lui donnant une dimension plus large, l’Inde a fait de cette union physique le symbole du deux-en-un. Ainsi, le Dieu omnipotent, le Dieu des ascètes, Shiva, et sa compagne, Shakti, sont souvent représentés, dans l’iconographie hindoue, étroitement enlacés, en position sexuelle où Shiva demeure inaffecté, suprêmement paisible et non agissant. Alors que Shakti, s’emparant de la puissance potentielle de son auguste époux, devient l’énergie qui anime la manifestation entière et crée le monde des phénomènes.

Symbole de non-dualité tangible, cette union de deux corps ne faisant plus qu’un représente en même temps deux aspects d’une même essence, Shiva étant l’aspect statique, Shakti l’aspect dynamique, deux figures d’une même réalité. Maître au pouvoir absolu, Dieu abstrait de ceux en quête de l’ultime libération, Shiva est la représentation du plus haut détachement et l’aspect conscient du réel. Il délègue sa toute-puissance à sa compagne Shakti qui s’éloigne apparemment de son divin conjoint dont elle reste l’émanation, pas davantage séparée de lui que le brûlant et la lumière ne le sont du feu.

Ne dépendant que de lui, n’étant que partie de lui, Déesse comme lui, constamment reliée à lui, elle absorbe sa Puissance absolue, s’en sert pour agir et créer le monde des formes. C’est d’elle, c’est de son énergie que naît ce que l’homme fait, crée, agence, suscite, compose, forme, élabore. Shakti est donc continuelle création, manifestation se renouvelant sans cesse, mouvement perpétuel qui suit aussi la loi du changement avec création, préservation et mort pour que d’autres éléments puissent se former et venir à la vie. Si Shakti se sépare de son époux, si elle ne lui est plus intimement reliée, elle change de rôle pour devenir celle qui crée l’illusion, l’irréel, le rêve. Elle devient Maya, l’ensorceleuse. Symbole de notre psyché où règnent le calme et l’harmonie si nous restons intimement reliés à notre intériorité, cette zone de paix et de contentement inaltérable qui est notre nature fondamentale, notre être essentiel, domaine d’une énergie potentielle inaffectée par les innombrables remous de surface, nous nous rapprochons allégoriquement, et toutes proportions gardées, de l’état de Shiva.

Si tel n’est pas le cas, nous restons alors prisonniers de l’incessant déroulement des pensées obsessionnelles, des rêveries et des fortes réactions émotionnelles. Ballottés comme nous le sommes entre les souvenirs le plus souvent néfastes du passé et les imaginations déréglées où nous bâtissons toutes sortes de futur possible selon nos désirs ou nos manques, nous devenons la proie de Maya. Une redoutable Maya qui ne desserre pas très souvent ses griffes. D’où la difficulté de stopper notre dévergondage psychique.

Il nous reste une chance, si on peut la saisir, celle de nous donner, de temps en temps, un bref moment d’arrêt, juste un minuscule espace libre pour qu’apparaisse une lueur de lucidité qui permette d’être présent et de nous souvenir qu’existe en nous cet espace transparent, notre vraie nature. Et qu’il est toujours possible de “prendre refuge” dans ce havre intérieur, simplement en essayant de nous relier à ce pôle d’énergie paisible qui, ainsi sollicitée, s’éveillera et pourra se répandre en nous et redonner un regain de vie à notre vigilance.

A mesure que ces brèves incursions au-delà des pensées et des sous-sols marécageux de l’inconscient se renouvelleront, il deviendra possible d’amorcer une transformation qui se développera au fil de notre persévérance quotidienne, avec une densité d’attention accrue au cours de nos activités et le déploiement progressif d’un calme inusité.

Denise Desjardins

Ecrivain

La suite dans la revue n°38