Redresser la barre et grandir en conscience

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N°38 - Spécial 10 ans de croissance personnelle... et spirituelle



Redresser la barre et grandir en conscience

Entretien avec Jean-Marie Pelt

Nous avons inventé le développement durable,

mais nous continuons à faire fonctionner l’économie sur les bases anciennes

SC : M. Pelt, vous êtes directeur de l’Institut Européen d’Ecologie. Quelle est sa vocation ?

JMP : L’institut a été créé très tôt, en 1971, au moment où le mot même d’écologie n’était pas connu ; nous étions un peu des utopistes.

Nous avons beaucoup travaillé à une prise de conscience générale et cet objectif est aujourd’hui atteint ; l’opinion publique est consciente des enjeux planétaires. Le problème est de passer aux actes. Là, nous faisons ce qu’on pourrait appeler un peu péjorativement du “lobbying écologique” pour faire avancer certains grands dossiers.


Sur les OGM, nous avons demandé et obtenu un moratoire européen, mis en place il y a quatre ans. Nous avons fait avancer l’écologie urbaine, à laquelle on pense peu alors qu’une grande majorité des habitants de la planète seront des urbains dans les trente à quarante ans qui viennent. Faire des villes humaines est un vaste projet quand on connaît l’état des villes du tiers-monde. Nous avons aussi travaillé sur les plantes utilisées comme médicaments dans les sociétés traditionnelles et nous aidons les politiques de santé publique à mettre en œuvre des pratiques correspondant aux traditions ancestrales, que nous vérifions scientifiquement, pour mettre des médicaments à la disposition des gens. Tels sont les grands axes sur lesquels nous nous situons actuellement et nous fonctionnons en réseau avec une dizaine d’organismes un peu partout dans le monde.


SC : Quel est selon vous le problème écologique majeur aujourd’hui ?

JMP : En écologie, tout est intimement lié, on ne peut pas isoler un problème et le traiter uniquement par ou pour lui-même. En effet, l’écologie est fondamentalement la science des interrelations très complexes - et qui souvent ne tombent pas immédiatement sous le sens - qui lient ensemble tous les êtres vivants entre eux et avec leurs milieux.

Cependant, sont très importants les problèmes liés à la destruction du milieu naturel, à la destruction du climat et à l’irruption massive de la chimie. Voilà trois pistes qui me paraissent correspondre à ce qui actuellement est le plus urgent.


SC : Comment sensibiliser encore le public ?

JMP : C’est la mission des associations, qui font un travail très important. Ce devrait être aussi la mission de l’école mais je ne pense pas qu’elle ait véritablement misé sur l’écologie dans la formation de nos enfants. Or l’écologie, il faut l’apprendre très tôt. Si on veut l’intégrer dans le patrimoine personnel, culturel, de l’enfant, il faut que ses sens soient éveillés à la nature lorsque précisément les sens s’éveillent. Mon cas est typique : j’ai été élevé dans le jardin de mon grand-père, jardinier professionnel, et c’est ainsi que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui. Je crois que c’est vrai pour tous les enfants. D’ailleurs, dans la ville de Metz dont j’ai été longtemps maire-adjoint, nous avons créé des jardins à côté de toutes les écoles maternelles...


SC : Il y a une douzaine d’années, dans "Le tour du monde d’un écologiste", vous dressiez un bilan plutôt alarmant de l’état de la planète et lanciez un appel aux gouvernements européens. Comment la situation a-t-elle évolué ?

JMP : J’ai écrit il y a deux ans un autre livre, La Terre en héritage, pour répondre à cette question. Eh bien, l’état de la planète s’est détérioré ! Quoique les initiatives soient innombrables et que la prise de conscience se soit nettement amplifiée, la difficulté est de passer aux actes et de remettre en cause notre

mode de développement. Nous avons inventé le développement durable, une idée intéressante et positive, mais nous continuons à faire fonctionner l’économie sur les bases anciennes, en réduisant par exemple le nombre des agriculteurs alors qu’il faudrait inventer une économie qui en augmenterait le nombre et les amènerait à faire des produits de qualité, type bio. Dès qu’on arrive à la nécessité de faire le pas, on bute devant l’obstacle. On en est exactement, comme disait Chirac, au moment de l’action. Il y a eu beaucoup de discours. Passons aux actes.


SC : Justement, comment jugez-vous la prise en compte des problèmes d’environnement par nos dirigeants ? Quelle est, par exemple, votre analyse du récent sommet de Johannesburg ?

JMP : Johannesburg a été un grand forum, une grand-messe, qui a permis de faire avancer les idées, d’augmenter la sensibilisation, qui a permis à beaucoup de gens de se retrouver, de se trouver, de se connaître, de faire des projets ensemble. De ce point de vue, l’ONU a raison de faire des sommets. Cela dit, ce sont des grand-messes sans communion parce qu’il n’en ressort pas une mobilisation claire sur des objectifs clairs. Et ce sommet a été à mon avis partiellement détourné de ces objectifs par la position américaine qui consiste à dire que le développement durable n’est pas le rôle des états ni des associations mais des multinationales. Ce point de vue est désastreux ! Si les entreprises ont une part à prendre, ce qui va de soi - on imagine que les constructeurs automobiles vont faire des véhicules non polluants - il est tout à fait clair que les chefs d’orchestre en sont les chefs d’état. Il est clair aussi que dans des états démocratiques, le mouvement associatif doit pouvoir peser, et peser très lourd. Sans ces mouvements associatifs, je me demande dans quel état serait la Terre aujourd’hui ! Si on avait attendu que les entreprises se réveillent, ce qu’elles ont fait, dans quel état serait la Terre aujourd’hui ? L’essentiel du travail a été fait par les organisations non-gouvernementales et les innombrables associations qui, dans le monde entier, sont présentes sur le terrain et font avancer les choses.


SC : Je vous cite : “La maladie de la terre est indissociable de celle qui a atteint le cœur des hommes”. Pourriez-vous commenter ?

JMP : Je pense que nous avons vécu le 20e siècle avec trois idéologies perverses. Deux sont bien connues, le fascisme et le communisme ; elles ont échoué. Mais je crois que le capitalisme tel qu’il se développe en est une autre, en fondant tout l’objectif de l’homme sur le gain d’argent qui devient la première des priorités et mobilise entièrement la personne humaine.

L’ultra libéralisme à l’américaine, la mondialisation, conséquences de cette perversion, font de l’homme un esclave de l’économie. On le voit lors de la mise en œuvre de plans sociaux : il arrive que l’entreprise se porte très bien et mette quand même des gens à la porte pour se porter mieux encore.

C’est une chose extrêmement choquante ! Ce système développe une idéologie terriblement individualiste et un vocabulaire de lutte où chacun doit écraser son voisin pour être le meilleur ou le plus fort : on parle de guerre économique, de conflits sociaux, de campagnes électorales, des militants/militaires, des forces politiques comme des forces armées… Ceci appauvrit l’homme dans des proportions incroyables, alors que l’homme a une vocation spirituelle visant à l’harmonie dans ses rapports avec les autres et avec la nature. Lorsqu’on rompt les harmonies premières, tout ce qu’on fait ensuite est forcément mauvais et dévoyé, et nous sommes dans cette société-là. Si nous ne parvenons pas à redresser la barre et à renouveler cette idée clé que l’homme a d’abord pour vocation de grandir dans sa conscience, dans son cœur, son âme, son esprit, avant de vendre des cacahuètes, les choses ne changeront pas.


SC : N’avons-nous pas les sociétés que nous méritons ? Ne sont-elles pas le reflet de ce que nous sommes?

JMP : Oui, c’est pourquoi les idéologies sont tellement importantes ! Nous sommes complètement noyés dans l’idéologie libérale et elle ne fonctionne pas ; il suffit de voir l’état de la Bourse ou les scandales qui se succèdent à un rythme effréné ! Le développement durable peut devenir une réalité tangible et non un alibi ! Mais je ne suis pas sûr que tous ceux qui parlent de développement durable soient convaincus qu’il s’agit là d’une autre économie à inventer, en accord avec l’écologie. Un développement harmonieux des populations et de la nature, voilà ce qui est à inventer. Mais l’idée d’harmonie, d’équilibre, est complètement étrangère à l’économie telle qu’on la vit.

Pourtant dans cinquante ans, il n’y aura plus de pétrole, il n’y aura plus une forêt tropicale humide, on aura usé la terre jusqu’à la corde, il faudra bien trouver alors des systèmes harmonieux et équilibrés pour fonctionner d’une manière totalement différente !


SC : Comment concilier économie, donc mondialisation, et écologie ?

JMP : Je suis tout à fait hostile à la mondialisation. Elle est gérée par l’Organisation Mondiale du Commerce dont le maître-mot est “Tout est marchand” : la culture, la santé, la vie, la nature, l’écologie, tout s’achète et tout se vend. Et elle est une idée perverse : on produit où ça coûte le moins cher, on vend où c’est le plus cher et entre les deux, on fait beaucoup d’argent. Respecte-t-elle les objectifs essentiels que nous évoquions il y a un instant ? Non !

Elle signifie que des gens sont exploités dans des conditions tout à fait inacceptables, et l’on sait qu’il s’agit parfois de jeunes enfants.

Dans les documents de l’OMC, il y a, par exemple, un paragraphe sur la privatisation des organismes qui font de la sensibilisation à l’écologie : tandis que nous sommes ici assis l’un à côté de l’autre, je devrais représenter une entreprise privée qui vous ferait payer cette interview. Ceci est inconcevable ! Pourtant quelqu’un a rédigé ce paragraphe et il a été adopté par les 170 pays-membres de l’OMC ! Parce que ni les chefs d’état ni les ministres n’ont lu ces textes, rédigés par les hauts fonctionnaires des ministères et négociés dans le silence, en dehors de toute médiatisation. Mais ils aboutissent à ce qu’on privatise tout, y compris l’eau, l’air, des valeurs non marchandes qui appartiennent au patrimoine global de l’humanité.

SC : Comment agir concrètement et efficacement, au quotidien ?

JMP : Chacun doit d’abord se remettre face à lui-même, à ses sources, ses motivations, ses mobiles, savoir ce à quoi il croit, ce qu’il considère comme bon et ce qu’il fait pour atteindre ses objectifs. C’est un travail de conscience tout à fait primordial parce qu’il est le moteur. Pour cela, il faut revenir sans doute aux grands basiques : écouter, respecter, pardonner, aimer, etc., valeurs fondamentales qui ne sont pas enseignées et qui, par conséquent, ne sont pas mises dans la tête et le cœur de nos jeunes. Le terreau culturel et spirituel dans lequel vivent les jeunes est extrêmement aridifié, désertifié.

Nous sommes dans un monde où la question du sens fait problème, où les références font défaut, où les modèles auxquels les jeunes peuvent s’identifier n’existent pas. Peut-on vivre nourris seulement par le show-biz et par les marques ? Non, il faut retourner à des racines, se ré-enraciner, c’est un travail à faire sur soi-même. Il faut ensuite devenir consomm’acteur, agir pour modifier les choses, par exemple acheter bio ou choisir une voiture qui consomme peu d’essence ; si nous sommes assez nombreux, les entreprises sont obligées de suivre. Il faut être présent dans une association, un mouvement, une organisation, parce qu’on ne peut pas agir seul ; il faut peser sur les hommes politiques avec nos bulletins de vote mais surtout avec la capacité de les rencontrer et de les convaincre : le maire est à la disposition de tout citoyen ; les députés tiennent des permanences… Rien n’est pire que de croire que dans une démocratie, on ne peut rien faire.


SC : En guise de conclusion, comment voyez-vous l’évolution des choses ?

JMP : Je crois que nous sommes dans une période où les choses bougent très, très fort.

Nous sommes en train de nous rendre compte que l’économisme ultra libéral à l’américaine est pathologique, toxique. Le communisme s’est effondré en trois mois, rien ne nous dit que cette forme de capitalisme ne sera pas mise en difficulté grave. Et la vie repartira d’entreprises plus modestes, du monde immense des PME, de gens qui travaillent à la base et qui reconstitueront un tissu sur les ruines de ces folies absolues que sont ces toutes puissantes multinationales que personne ne contrôle, qui ont le pas sur les hommes d’état, qui représentent un pouvoir colossal sans être obligées d’en référer à qui que ce soit…


Propos recueillis par Patrick Zimmer

La suite dans la revue n°38


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