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N°35 - l'Avenir de l'Homme
Eveil et verticalité
Sur le chemin de la transcendance
Olivier Clouzot
écrivain
Horizontalité et verticalité
La vie quotidienne en société constitue la dimension horizontale de l’être humain, de sa naissance à sa mort.
On s’accorde généralement sur le fait que la dimension verticale est celle de sa croissance intérieure, de ses valeurs personnelles et du sens particulier qu’il donne à sa vie, mais cela n’est pas suffisant, car on pourrait en déduire que cette dimension est purement subjective et ne relève d’aucun critère sur lequel on puisse visiblement s’accorder. C’est pourquoi il est nécessaire d’ajouter que la verticalité est essentiellement la dimension de CONSCIENCE de l’être humain capable de “connaissance de soi”, c’est-à-dire d’observer la manière dont il vit, pense et agit dans l’horizontalité de son existence. Car le fait de vivre, d’agir et de penser relève de la dimension horizontale, alors que la dimension verticale va se mettre à exister à partir du moment où nous commençons à sentir la manière dont nous vivons et où nous acquérons la capacité de nous regarder en train d’agir et de penser : ce qui signifie que cette dimension peut très bien rester une simple potentialité au sein de l’individu sans jamais, ou très rarement, avoir l’occasion de s’actualiser. Ce n’est pas du nombrilisme, juste l’aptitude d’être un témoin neutre et impartial de ce qui nous arrive et de la manière dont nous réagissons [NdlR - voir aussi : La double biographie de l’être humain p. 34]. Cette neutralité est un aspect essentiel de la dimension verticale, car sans elle, on reste dans l’horizontalité.
La dimension verticale de la vie est celle de l’évolution
Distanciation
Par exemple, tant que je jouis et que je souffre en restant identifié à ma jouissance ou à ma souffrance, je suis dans l’horizontalité de mon existence, la dimension verticale ne se surajoutant à la première que dans la mesure où je me distancie avec ce que j’éprouve tout en continuant à l’éprouver. Cela est particulièrement important en période de crise, car si je suis en colère, par exemple, et que je vis cette émotion avec une trop grande intensité, c’est-à-dire sans conscience, sans distanciation justement, je peux me laisser entraîner vers une trop grande violence et être amené à commettre des actes irréparables, dont je me sentirais par la suite coupable sans avoir la possibilité de les annuler, alors que la distanciation envers ma colère au moment même où elle m’envahit peut me permettre de ne pas me laisser déborder par elle et d’arrêter mon geste de violence à temps.
La dimension verticale de la vie est celle de l’évolution, alors que la dimension horizontale est celle d’un simple changement apparent, comme celui des modes vestimentaires, où souvent l’on s’agite en vain et tourne en rond, en donnant l’illusion d’un changement alors que tout continue en fait à fonctionner comme avant. De ce fait, on peut dire que la dimension verticale est celle de la construction de l’être, tandis que la dimension horizontale de l’existence est celle de l’avoir et du paraître.
Apprentissages horizontaux et verticaux
Les apprentissages au sein de la dimension horizontale sont les plus évidents et les plus immédiats : ils sont indispensables à la survie. Il faut savoir en effet se tenir debout, communiquer, travailler, se déplacer pour fonctionner normalement dans la société. C’est pourquoi celle-ci fournit très tôt à l’enfant, grâce à l’éducation, des moyens et des méthodes pédagogiques qui viennent prendre le relais de ceux mis en œuvre par les parents dès la naissance, et parfois même avant. Ces méthodes sont au début des techniques de conditionnement, fondées sur l’imitation et la répétition, mais elles se complexifient par la suite.
Quant aux apprentissages dans la dimension verticale, ils sont beaucoup moins évidents, car il n’existe pratiquement pas d’enseignements systématiquement reconnus sur cette question ; ils sont donc laissés à la libre initiative de certains éducateurs ou de certains groupes et relèvent surtout de la liberté et de la responsabilité directes de l’apprenant. Il ne faut pas croire, en effet, que les enseignements moraux et/ou religieux qui sont dispensés aux enfants relèvent de la dimension de verticalité dont nous parlons, parce qu’ils impliquent une croyance et une attitude soumise envers certains principes édictés dans le cadre de normes socioculturelles, principes qui ont nécessairement un caractère dogmatique puisqu’ils ne peuvent pas être discutés. Ce n’est que lorsqu’une pratique religieuse suivie passivement devient une recherche active fondée sur un libre engagement et sur une prise de conscience personnelle et/ou que la morale sociale se transforme en éthique individuelle, que la dimension verticale commence vraiment à se manifester dans l’existence humaine.
Ces deux dimensions sont complémentaires
Réalisation de soi
Remarquons aussi que ces deux dimensions sont complémentaires, et qu’il est dangereux de vivre exclusivement dans l’une d’entre elles. Vivre uniquement dans l’horizontalité, c’est rester dans l’inconscience et l’animalité, et vivre de manière absolue dans la verticalité, c’est se couper progressivement de toutes les actions qui nous relient à la vie matérielle et à la société, donc sombrer irrémédiablement dans le solipsisme, voire dans la folie – seuls des mystiques extrêmement bien entraînés peuvent arriver à vivre dans un total dénuement sans perdre la raison.
Alors que les apprentissages réalisables dans la dimension horizontale sont quasiment infinis, et qu’un individu, de par ses limites physiques, psychiques et temporelles, ne peut réaliser qu’un tout petit nombre d’entre eux (aux niveaux sportif et professionnel, par exemple), il semble au contraire que les apprentissages réalisables dans la dimension verticale soient beaucoup moins nombreux, et qu’ils puissent, dans des cas jusqu’ici exceptionnels il est vrai, être réalisés dans le cadre d’une vie – c’est cet accomplissement que les grandes traditions spirituelles appellent la “réalisation de soi”, l’état de “sainteté” ou d’ “illumination”, le “satori”, etc., mais il est tout à fait possible que des personnes agnostiques atteignent aussi des degrés d’accomplissement spirituel très élevés… Ce qui est sûr, c’est que la dimension verticale de l’existence est celle dans laquelle se développe l’Amour (avec un grand A), celui que les chrétiens appellent “charité” et les bouddhistes “compassion”, et qui est très loin de ce sentiment égoïste ou intéressé que tant de gens recherchent avidement dans la dimension horizontale de la vie.
La dimension verticale est celle dans laquelle se développe l’Amour
La crise comme moyen d’accès à la verticalité
Lorsque les apprentissages du plan horizontal sont suffisamment avancés, ceux du plan vertical peuvent se déclencher, la question métaphysique fondamentale “Qui suis-je ?” étant un très bon catalyseur.
C’est souvent à la puberté, qui correspond à une véritable crise de l’organisme soumis à de nouvelles stimulations hormonales, que le plan vertical commence à exister chez certaines personnes de façon spontanée.
Mais en réalité, n’importe quelle expérience douloureuse vécue sur le plan horizontal peut avoir cet effet (mort d’un être cher, perte ou changement d’emploi, maladie…), au point que l’on pourrait se demander si ce n’est pas la fonction essentielle des épreuves et des accidents de toutes sortes qui perturbent régulièrement l’existence humaine que de jouer un rôle déclencheur de nos apprentissages verticaux.
Le fait est que lorsque la dimension verticale se développe en nous, ces mêmes épreuves, auparavant perçues comme des catastrophes, sont plus facilement acceptées parce qu’elles sont reconnues comme utiles à notre processus, voire nécessaires à des prises de conscience nouvelles ; et, grâce à cette acceptation, les épreuves elles-mêmes diminuent d’intensité, jusqu’à parfois disparaître comme par enchantement, comme on le voit dans l’évolution hors normes de certaines maladies chez des personnes dont le plan vertical est très développé.
Arrive un moment où la mort elle-même est dédramatisée
Une chose cependant doit être prise en compte dans le modèle que nous proposons : c’est que, conformément au principe d’entropie, le plan horizontal est soumis à l’usure du temps qui régit l’existence de notre corps physique voué à la décrépitude et à la désagrégation, tandis que le plan vertical correspond à une intégration progressive d’informations structurantes de plus en plus enrichissantes, qui n’étaient pas reliées auparavant tant qu’elles étaient isolées et cloisonnées, ce qui correspond alors au principe de néguentropie.
Et il arrive un moment où la mort elle-même est dédramatisée, puisqu’elle n’atteint que le corps, tandis que l’âme, la conscience ou l’esprit (selon le nom qu’on lui donne) accède alors à un autre plan d’existence que les grandes religions décrivent dans des termes différents, mais qu’un public de plus en plus large, religieux ou agnostique, commence à décrire dans des termes assez voisins, dans ce qu’on appelle des NDE (”near death experiences”) chaque fois qu’une personne s’est trouvée, à la suite d’un accident par exemple, dans un état de mort clinique et revenait ensuite à la vie.
L’illumination en deux week-ends
Le travail qui se fait dans le plan vertical est beaucoup plus long et difficile, parce que c’est un travail d’intégration, que la plupart des apprentissages que nous sommes amenés à réaliser dans le plan horizontal (apprentissage d’une langue, d’un métier, d’un sport, etc.) ; ce qui dure ici quelques semaines ou quelques mois prend là plusieurs années et occupe souvent une vie entière.
Mais il y a des gens qui ont entendu parler de phénomènes particuliers spécifiques du plan vertical et qui pensent pouvoir en faire l’acquisition comme s’ils se trouvaient en vacances dans un pays étranger, voire dans le supermarché le plus proche de leur quartier ou de leur agglomération ; et il y a aussi, bien entendu, les escrocs de la transcendance, comme il y en a dans tous les corps de métiers, qui vous promettent la réalisation parfaite de soi en trois semaines, l’illumination en deux week-ends ou la lévitation en quelques leçons ; et vous pouvez d’autant plus vous y laisser prendre que les premières expériences de groupe dans la dimension verticale sont souvent des expériences saisissantes, littéralement éblouissantes, tant elles diffèrent de ce que nous vivons normalement dans l’horizontalité. Quelques “asanas” (postures) et “pranayamas” (respirations yoguiques) peuvent effectivement vous faire voir trente-six chandelles si elles sont proposées et exécutées dans la perspective de séduire ou d’étonner. Et il en est de même avec l’usage de drogues, comme celles qui servent dans les initiations chamaniques, mais qui, utilisées sans précaution et sans la présence d’un guide, ne seront qu’une porte ouverte vers une excitation sensorielle d’une grande intensité mais conduisant rapidement à l’aliénation.
Certes, le fait de pratiquer certaines formes de thérapie, de suivre des cours de yoga, de taï-chi chuan ou de méditation, d’apprendre les arts martiaux, de participer à un groupe de prières, ou même de pratiquer de manière assidue la pensée positive, sont des aides précieuses permettant d’avancer dans l’exploration de la verticalité. Mais le fait d’étudier l’histoire des religions, d’apprendre plusieurs langues et de rechercher les ressemblances et les différences existant entre diverses cultures, peut jouer un rôle tout aussi important, parce que cela nous permet de prendre de la distance avec les identifications et les évidences trompeuses que notre langue maternelle et nos représentations socioculturelles ont créées dans notre psyché.
Persévérer dans la durée
Un travail suivi et persévérant dans la dimension verticale permet de faire progressivement l’expérience de ce que l’on appelle des “niveaux de conscience”, c’est-à-dire des points de vue sur soi-même et sur le monde qui correspondent à des changements radicaux de perspective ; littéralement, on ne voit plus les choses de la même façon…
Pour en savoir plus :
Eveil et verticalité, Ed° Le Souffle d’Or
(dont ces pages constituent une introduction)
Parmi les ouvrages écrits ou édités par l’auteur
Apprendre autrement, Ed° d’Organisation
Education pour le 3e millénaire, Ed° Recouvrance
La trialectique, Ed° Holistiques
La suite dans la revue n°35